Que l’Amérique se retrouve et qu’elle projette dans le monde ses valeurs sans ignorer les réalités extérieures, telle est la mission du nouveau président. Au fond, la négritude de Barack Obama a peu d’importance ; tout change est tout reste pareil. Il s’agit de l’Amérique, de sa capacité à demeurer le centre névralgique de l’économie mondiale et à guider la politique internationale.
La vraie rupture, la sortie de route, ce fut « W » avec l’invasion irraisonnée de l’Irak et la polarisation de la société américaine autour des mœurs. Obama sera l’homme du recadrage, dans la tradition qui a dominé la politique américaine de Roosevelt à Reagan. Reagan ne fut-il d’ailleurs pas d’abord un démocrate du New Deal avant d’adhérer au parti républicain ? Et Obama n’est-il pas, comme Roosevelt et Reagan, placé devant des défis économiques et stratégiques considérables ? Une fois de plus, l’Amérique doit réinventer son contrat social et son rôle mondial.
En homme de synthèse qui toute sa vie fut en quête de son identité, cherchant à concilier négritude et américanité, Obama cherchera à répondre aux défis du monde, dont il saisit sans peine toute la complexité, dans le respect des principes américains ; voilà deux différences majeures avec l’administration sortante. Qu’en sera-t-il donc de l’Amérique et du monde ?Les accents reaganiens du discours d’Obama, c’est la confiance que les Américains doivent retrouver en eux-mêmes, et la promotion des valeurs de liberté qu’ils doivent inspirer et non imposer, par une approche pragmatique et réaliste de la politique internationale. Ce réalisme se trouve dans le diagnostic : Obama a très tôt perçu que le vrai danger, ce n’était ni l’Irak ni l’Iran, mais l’Afghanistan et le Pakistan. C’est là que se loge le venin de la politique internationale. Là aussi que le cataclysme tant redouté du nucléaire peut survenir : une guerre indo-pakistanaise beaucoup moins improbable que l’on pense. Au Pakistan, les Etats-Unis sont pris dans des contradictions inextricables ; comment favoriser la démocratie dans un pays où l’armée, colonne vertébrale du pouvoir et allié des Américains, nourrit en même temps l’islamisme et soutient les talibans afghans ? Comment aussi soutenir l’Inde sans affaiblir l’alliance avec les militaires pakistanais de façon irréversible et incalculable ? Comme le dit astucieusement l’Indien de l’ONU, Sashi Tharoor, en Inde l’Etat a une armée, au Pakistan l’armée a un Etat. Le rapprochement nucléaire américano-indien légué par Bush est une grande ouverture stratégique, mais elle complique l’équilibre régional et affaiblit le régime de non-prolifération.
Pour espérer résoudre ces difficultés, Obama doit renouer avec le réalisme reaganien sur deux fronts : rétablir immédiatement une relation fonctionnelle avec la Russie et instaurer un dialogue avec l’Iran, que les erreurs bushiennes ont placé en position clé dans la région. Les Etats-Unis et l’Iran partagent au moins un intérêt majeur : éradiquer le nihilisme sunnite à la al-Qaïda. Il faudra cependant attendre l’élection présidentielle iranienne en juin pour pouvoir bouger sérieusement sur ce front. La Russie passe donc en premier, et ici les Européens sont concernés directement : un dialogue euro-américain sur la Russie permettrait de se coordonner et d’envisager un grand accord sur la sécurité énergétique européenne, la sécurité russe et l’avenir de l’OTAN, bêtement élargie depuis la chute de l’URSS au lieu de faire place à un nouveau schéma d’ensemble. Mais ce que voudra Obama, en toute logique, c’est un appui en Afghanistan que les opinions européennes ne sont pas prêtes à consentir, ce qui promet des tensions…
Un deuxième front est l’Asie-Pacifique, où l’Europe est absente. L’échec patent de l’administration Bush face aux imprévisibles Nord-Coréens a irrité le Japon et la Corée du Sud, et renforcé le poids diplomatique de la Chine. Une relation triangulaire stable et constructive sino-nippo-américaine est un défi considérable de la nouvelle administration pour maintenir la tumeur nord-coréenne sous contrôle, et accompagner ce qui sera la grande continuation de Bush à Obama, le Dialogue économique stratégique (SED) instauré par Henry Paulson. Le « grand ajustement » économique qui caractérise la mondialisation fait du face-à-face sino-américain la priorité des priorités de la politique économique extérieure. Le réalisme consistera ici à renforcer le dialogue avec une Chine à la fois rivale, concurrente et partenaire.
Le retour de la diplomatie et de l’art du possible, fortifiés par une dissuasion militaire efficace (l’Amérique d’Obama n’hésitera pas plus que celle de Bill Clinton à recourir unilatéralement à la force) sont donc déjà le sceau de la présidence Obama, dont l’action intérieure et extérieure sera facilitée par une disposition au consensus bipartisan (John McCain pourrait être un allié précieux). Le maintien à la Défense du reaganien Robert Gates, numéro deux de la CIA à l’époque de la lutte antisoviétique en Afghanistan au nom de la liberté, et grand correcteur du tir bushien, est un hommage à la continuité américaine dans le centre rationnel. Car il y a aussi les valeurs, et notamment le désarmement nucléaire que soutenait Reagan – Obama était ici pleinement en phase avec McCain, dont les héros s’appellent Reagan et Theodore Roosevelt, le républicain dont le Square Deal fut le devancier du New Deal de Franklin. Continuité et synthèse dans la fidélité aux grands principes qui ont dominé la politique américaine de Roosevelt à Reagan, tel est l’esprit de la présidence qui s’ouvre. Le premier président noir, se voulant un héritier digne des Pères fondateurs, pourrait en effet être celui par lequel l’Amérique retrouvera intelligemment le chemin de la raison.
23 janv. 2009
Obama ou la continuité américaine
5 déc. 2008
Retrait d'Irak?
Obama semble être déjà critiqué pour mesurer ses propos de campagne quant au retrait des troupes d'Irak. Ses discussions avec l'équipe de sécurité nationale (le secrétaire Gates, le général Jones et le chef interarmes, l'amiral Mullen) et ses déclarartions sur une sortie responsable contrediraient sa promesse de mettre fin à la guerre de façon décisive.
Je ne crois pas que prendre la mesure des modalités de ce retrait, et d'envisager que des troupes demeurent stationnées en Irak au delà des seize mois promis -ce qui vaut surtout pour le gros des troupes - voire au-delà de décembre 2011, date de retrait complet établie par l'accord sur le statut des troupes approuvé mercredi par le parlement irakien, signifie renier la volonté de se retirer de ce front.
L'objectif politique me paraît clair et sans compromis. Adapter cet objectif aux conditions du terrain semble plutôt une attitude responsable et réfléchie, à laquelle Obama nous a habitués. Que vaudrait un retrait rapide et total suivi d'une instabilité violente en Irak: ce serait accepter que les sacrifices consentis par les Américains dans cette occupation injustifiée et mal préparée aient été inutiles.
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Intervention hier à Sciences Po Rennes - magnifique endroit et audience intéressée.
En conclusion d'un débat vigoureux, cette remarque qui me paraît lier énergie, Moyen-Orient et changement à la Obama:
l'Amérique atteint les limites de son modèle de consommation avec des exigences environnementales qui condamnent le grand symbole américain de l'industrie automobile à se transformer, et invite le pays à reconsidérer les modalités de sa présence au Moyen-Orient.
Aujourd'hui se repose donc la question apparue à Jimmy Carter en 1979, celle de la dépendance pétrolière, non pas tellement en termes d'importations américaines (l'essentiel du pétrole utilisé aux USA vient de l'hémisphère ouest et l'Afrique occupe une part croissante de ces importations)) mais de stabilité du système pétrolier mondial. L'impossibilité de réduire la consommation américaine a entraîné la décision de garantir des flux pétroliers constants à prix stable depuis le Golfe, et la militarisation croissante de la politique extérieure américaine. Cette militarisation n'a été émentie par aucune administration, républicaine ou démocrate.
Le changement de fond qu'Obama parviendra peut-être, même modestement, à engager, est celui qui consiste à lier le mode de vie américain et sa projection à l'extérieur, c'est-à-dire la politique étrangère. Obama a une particularité: il a conscience de la complexité des réalités qui l'entourent, analyse beaucoup, et sait que les crises ne sont pas isolées mais que, au contraire, tout est lié. De la réforme du mode de vie intérieur et des grands équilibres entre Etat et marché qui résulteront de la crise actuelle pourra ressortir une approche différente de la politique américaine au Moyen-Orient, à savoir une démilitarisation de la politique étrangère.
Cela me certes paraître une utopie, mais c'est changement fondamental qui pourrait naître des circonstances exceptionnelles de l'heure; la présidence Obama, le bourbier irakien, la crise économique, et l'ardente obligation de traiter sérieusement les questions d'environnement.
18 juil. 2008
Iran : changement de cap ?
Le diplomate en chef de l'UE Javier Solana et le négociateur iranien sur le nucléaire Saïd Jalili, samedi à Genève.
Le président américain a accepté de dépêcher un haut représentant pour participer aux discussions conduites à Genève sur le nucléaire iranien. Revirement tardif qui donne raison au Groupe d'étude sur l'Irak qui avait suggéré d'engager un dialogue direct avec Téhéran, et à Barack Obama qui n'a pu que se féliciter de ce changement de cap "réaliste" après les excès de la stratégie de confrontation des néo-conservateurs ("l'Axe du Mal"). Il faut se souvenir que Bob Gates, le secrétaire à la Défense, était un membre du Groupe d'étude sur l'Irak.
Cela me rappelle un éditorial de Nicholas Kristoff dans le New York Times en 2004, qui soulignait que la population iranienne était probablement la plus amicale envers les Etats-Unis dans tout le Moyen-Orient. Ne serait-ce que pour prendre le contrepied des faucons du régime à Téhéran, et façon aussi de se démarquer de l'opinion dominante dans les pays arabes de la région, que les Perses n'ont jamais tenu en haute estime.
Ce grand retour de la diplomatie est une bonne nouvelle, mais il faut aussi que les Iraniens répondent à la bonne volonté américaine. A suivre...