La bataille yuan-dollar agite le Congrès depuis près de 15 ans. Elle a pris ce printemps un tour nouveau: le report des conclusions du Trésor américain sur la qualification de la valeur fixe yuan-dollar de "manipulation" à des fins de concurrence commerciale déloyale, et une visite-éclair du secrétaire Geithner au vice-Premier ministre chinois Wang en charge des questions monétaires. Il est attendu que le yuan pourra fluctuer dans une bande élargie de parité entre les deux monnaies. L'importance des relations économiques sino-américaines pour la stabilité mondiale s'affirme toujours davantage, et une parfaite continuité s'impose sur ce dossier de Bush à Obama.
La conclusion générale que l'on peut en tirer, et qui ne devrait pas surprendre, c'est qu'un duopole succède à celui de la Guerre froide entre l'Amérique et l'URSS. Ce duopole sino-américain que l'on avait vu se dessiner au G20 de Londres en avril 2009 s'installe dans le paysage. Economique plus que politique ou idéologique comme l'était celui des superpuissances américaine et soviétique, dont le nouvel accord START de réduction des arsenaux nucléaires vient de rappeler qu'il appartenait essentiellement à l'histoire, ce duopole nouveau peut être appelé G2.
L'autre observation que suggère la gestion délicate des questions monétaires entre Chine et USA est l'influence de l'intégration chinoise aux mécanismes de l'économie mondiale. Jusqu'à quand le régime chinois pourra-t-il contrôler la valeur de sa monnaie en imposant un taux de change fixe qui exige des interventions régulières sur le marché pour maintenir la parité? La réforme financière intérieure et l'évolution vers un taux du yuan flottant nous renseignera sur les débats internes au régime et la démocratisation économique de la Chine populaire. L'intervention de l'Etat pour encadrer la transformation économique et contenir notamment les risques inflationnistes est un accompagnement dans une transition du socialisme au capitalisme. Cet accompagnement doit logiquement desserrer son étreinte sur l'économie réelle et le pouvoir laisser les forces du marché agir un peu plus librement. L'intégration en douceur à l'économie-monde impose cette logique.
Le règlement des différends monétaires sino-américains représente une étape dans ce processus. Le G2 en gestation a une face cachée: la transformation du régime politique chinois.
9 avr. 2010
Yuan c. dollar ou le nouveau duopole global
28 juil. 2009
Chinobama: acte I, scène I
Les priorités américaines du premier rendez-vous stratégique et économique sino-américain sont claires : une Chine qui consomme plus et exporte moins, adopte des mesures environnementales dont l’impact sur sa compétitivité serait appréciable du point de vue américain, et aide les Etats-Unis à contenir tout risque de prolifération, notamment en provenance de Corée du Nord, à l’heure où le régime prétend ouvrir des négociations directes d’égal à égal avec les USA et ne plus considérer les négociations à Six (Russie, Chine, Japon, Corées, USA).
Ces objectifs étaient déjà ceux du Dialogue Economique Stratégique (SED)créé par Henry Paulson, le secrétaire au Trésor de George W. Bush, connaisseur de la Chine au temps où il était président de la banque d’affaires Goldman Sachs. La continuité est remarquable entre les deux administrations, tant sur le fond que sur la forme. La plus grande différence tient au partage des responsabilités, le SED version Obama étant rebaptisé Dialogue Economique ET Stratégique – c’est-à-dire que le poids lourd politique qu’est Clinton se voit octroyé un rôle de premier plan dont on a longtemps cru qu’il pourrait aller au vice-président Biden. Témoin de ce redécoupage, la tribune cosignée par les secrétaires d’Etat et au Trésor dans le WSJ du jour, qui ne dit pas grand-chose sur le sujet des rapports avec la Chine.
L’article établit officiellement, s’il en était besoin, le rôle acquis par la Chine sur la scène internationale, que les Etats-Unis élèvent au premier rang : « Simply put, few global problems can be solved by the U.S. or China alone. And few can be solved without the U.S. and China together.” Après la place clé prise par la Chine au premier G20 réuni à Londres au printemps, il est désormais admis que la Chine et les Etats-Unis sont indispensables l’un à l’autre, en particulier pour faire face à la crise et aux autres défis mondiaux. La valeur du dollar, qui préoccupe la Chine comme premier créancier des USA, dépend certes du déficit public US mais aussi de la valeur du yuan et d’une éventuelle baisse de l’excédent commercial chinois qui correspond, de mémoire, à environ un tiers du déficit de la balance commerciale US.
Cela, qui est connu, étant dit, ce sont de difficiles discussions qui doivent s’engager, car le rééquilibrage autour duquel tourne le réglage des rapports sino-américains consiste en des ajustements intérieurs, évoqués plus haut. En Chine, c’est de transformation structurelle majeure dont il s’agit avec le système bancaire et financier au cœur de la modernisation pour une utilisation plus saine et plus « économique » de l’épargne, et moins de subventions déguisées aux exportations.
Le but des sommets comme le SED, préparés des mois à l’avance, est de créer un climat de confiance et de familiarité même entre les dirigeants. Cela est d’autant plus important s’agissant de pays aux cultures éloignées et aux systèmes politiques aux antipodes – soulignons par exemple que les dirigeants chinois ne sont pas soumis aux cycles électoraux que tout politique occidental a en tête lorsqu’il évoque des sujets de contentieux.
La relation chinoise que doit gérer toute administration US s’inscrit dans le temps. Patience et dialogue continueront de marquer cet exercice. La seule nouveauté peut-être du sommet bilatéral est la confirmation quasi formelle de la centralité des rapports sino-américains pour l’avenir de la stabilité mondiale.
Il est à espérer cependant que progresse en coulisse une bonne intelligence sur l’immédiate question nord-coréenne, et que la Chine se convainque de l’inconvénient, y compris pour elle-même, d’une Corée du Nord nucléaire. Car cette réalité ne pourra que durcir les tensions sous-jacentes qui parcourent l’Asie-Pacifique et qui sont une menace sérieuse, quoique bénigne en apparence, à la paix mondiale.
En effet, un raidissement du Japon et de la Corée du Sud pourrait amener une concurrence à l’armement tandis que la Chine modernise son arsenal, notamment naval – suivi de près en cela par le sénateur Webb, ancien secrétaire à la Marine et actuel président de la sous-commission Asie au Sénat. Une conjonction d’événements pourrait être spécialement inquiétante : pour la première fois depuis la guerre, le PLD au pouvoir au Japon devrait perdre les élections et laisser la place à un parti de gauche. Une conduite insatisfaisante des affaires à Tokyo pourrait favoriser une droite nationaliste dans les années à venir qui réagirait à l’armement de la Chine et de la Corée du Nord avec plus de détermination, engageant une spirale de risques que les USA auraient du mal à maîtriser. Ce scénario à gros traits est tout à fait imaginable, et révèle l’importance d’une bonne intelligence sino-américaine.
Ce que le président américain dit avec ses mots: "Let's be honest (…). Some in China think that America will try to contain China's ambitions; some in America think that there is something to fear in a rising China. I take a different view. I believe in a future (…) when our nations are partners out of necessity, but also out of opportunity”.
1 juin 2009
Geithner à Pékin
Geithner a été reçu en Chine par le président et le Premier ministre. Cet accueil du plus haut niveau protocolaire marque l'importance accordée aux relations avec les USA, et singulièrement, en temps de crise, celle des relations économiques sino-américaines.
Geithner hérite du SED (Strategic Economic Dialogue) créé par son prédécesseur Hank Paulson, devenu Security and Economic Dialogue. Il n'est toutefois pas seul en charge, devant partager le dossier chinois avec un poids lourd politique, sa collègue du département d'Etat H. Clinton. Avec cette visite officielle en Chine, la première comme secrétaire au Trésor, Geithner fait ses premiers pas sur la scène internationale et affirme son rôle dans l'équipe Obama, où avait un temps flotté le sentiment que son inexpérience politique, révélée dans la gestion du plan de soutien aux institutions de crédit, pourrait devenir un problème.
S'agissant de Chine, les choses avaient mal commencé, notamment avec son audition devant le Sénat, où Geithner avait affirmé que la Chine manipulait son taux de change, créant des conditions de concurrence déloyale avec les US. Cheval de bataille d'une bonne partie des élus et de groupements divers, le taux de change était un point d'achoppement potentiel avec la nouvelle administration, mais il avait été rappelé que Geithner avait repris une formule utilisée par le président pendant sa campagne et qu'elle ne reflétait pas la politique du nouveau gouvernement. A Pékin, les sujets qui fâchent n'ont donc pas été évoqués, du moins en public.
La visite de Geithner confirme que le choc des prospérités entre Chine et USA exigent des efforts de part et d'autre. Les uns doivent réduire leur déficit et épargner plus. Les autres doivent consommer davantage et exporter moins.
Les questions posées par les étudiants de l'université de Pékin sur la valeur des avoirs chinois en bons du Trésor US ont mis en exergue la sensibilité des questions monétaires et financières entre les deux pays, et leur interdépendance.
Au total, la visite de Geithner est assez neutre d'un point de vue personnel, pour un ministre qui a besoin de trouver toute sa place dans la politique américaine. Disons qu'elle est plutôt un passage réussi. Mais elle expose la vulnérabilité nouvelle des USA face à la Chine et plus généralement à l'économie internationale. Même si les Etats-Unis conservent l'initiative au plan global, et même si la Chine a ses propres faiblesses structurelles, le rééquilibrage des rapports de force est patent; Geithner n'a pas obtenu grand chose sur une révision de la politique monétaire chinoise alors que Paulson avait réussi à amener une révision, certes très modeste, de la valeur du yuan (hausse d'environ 20% depuis juillet 2005). Aujourd'hui, les discussions portent plus facilement sur des réformes que chaque partie doit mener à domicile et c'est Geithner qui, comble d'ironie, a dû rassurer sur la valeur des créances chinoises (à l'occasion des vingt ans de Tiananmen, rappelons que les questions des étudiants au ministre américain étaient spontanées, cela va sans dire).
En un mot, la coordination est d'autant plus essentielle et il n'y a guère lieu de comparer la relation sino-américaine à celle avec l'URSS. Les conditions sont trop différentes et les enjeux économiques globaux, absents de la guerre froide, trop marqués, en particulier en 2009. Ce que cette visite établit, et que le sommet prévu cet été à Washington, confirmera, c'est l'intérêt mutuel à une sortie de crise en douceur qui voit les USA prudents.
Au fond, comme s'ouvre le siècle de l'Amérasie, les Etats-Unis voient leur puissance amoindrie mais leur approche des relations internationales l'emporte, celle qui joue l'ouverture, la coopération et l'interdépendance. Qui veut amener la Chine à se comporter en "stakeholder" du système mondial, à en devenir une partie prenante responsable. C'est là une réussite américaine incontestable, même si le chemin est encore long.
4 févr. 2009
De l'éthique à Washington. Pour quelques dollars de plus...
Barack Obama parviendra-t-il à tenir ses promesses d'une vie politique plus "clean" à Washington? Ces jours-ci c'est un peu le bon (Tim Geithner), la brute (Bill Richardson) et le truand (Tom Daschle) autour du Bureau ovale...
Le retrait de Tom Daschle, l'ancien président de la majorité démocrate au Sénat, donné pour le poste de ministre de la Santé, est le coup le plus sévère que reçoit le nouveau président. Après quelques autres mauvais départs, cet échec-ci justifie un commentaire.
Daschle est tout d'abord un personnage politique de poids. Ensuite, comme architecte présumé de l'une des réformes les plus ambitieuses du mandat d'Obama, celle de la couverture maladie que l'Administration voudrait universelle, une vraie révolution aux Etats-Unis, son retrait affecte un pilier de la politique nouvelle promise par le nouveau président.Il y eut Bill Richardson, candidat malheureux aux primaires, gouverneur du Nouveau-Mexique, ancien ministre, pressenti pour le premier poste du gouvernement, celui de secrétaire d'Etat (il est mexico-américain, docteur en relations internationales, servit plusieurs fois comme émissaire présidentiel et fut ambassadeur à l'ONU sous Clinton, dont il fut aussi secrétaire à l'Energie), puis pour le Commerce - beau lot de consolation même si le Représentant spécial pour le Commerce (USTR) a généralement la haute main sur les négociations commerciales internationales. Une affaire de marché public dans son Etat, encore non élucidée, l'a poussé à se retirer, premier couac.
C'est dès lors sur la promesse de faire de la politique autrement à Washington que commencent à planer les doutes, sur l'approche "mains propres" défendue par Obama comme par McCain - ennemi farouche du "pork", cette pratique qui consiste à ce que les parlementaires se votent en catimini des amendements budgétaires destinés à leur circonscriptions pour des projets parfois absurdes, équivalant à de la pure gabegie. Les lobbyistes, dont les bureaux sont souvent installés sur K Street, une artère du centre de la capitale fédérale, étaient aussi la cible privilégiée des deux candidats. Les rapports étroits établis entre les cabinets et le parti républicain sous "W" ajoutèrent au vif rejet du Congrès et du monde politique dans l'opinion ces dernières années. L'entremise de Tom DeLay, député texan démoli pour irrégularité de ses comptes de campagne et figure de la Chambre sous Bush, fut une clé de cette osmose entre K Street et les républicains.
En 2009, on allait donc faire de la politique autrement, juraient Obama et McCain, ce dernier auteur d'une proposition de loi sur le financedment des partis politiques. Or à peine élu, Obama fait une exceptoin pour un lobbyiste qu'il nomme au Pentagone et doit se passer de figures politiques de premier ordre pour des affaires d'argent.
Obama sera-t-il de taille pour réformer Washington? Les ambitions morales de ce président venu récemment à la politique nationale ne se heurteront-elles pas à des pratiques anciennes, qui n'épargnent personne? Washington n'est-il pas irréformable? Pourtant, même les Clintons, attelage douteux de l'arrivisme et de l'opportunisme, ont dû dévoiler les sources financières de la Fondation éponyme et ont été à l'abri de complications. Le Billary Show est sauvé, mais d'autres ont trébuché, et ces questions financières (dégrèvement fiscal insolite, bonne sans papiers, etc...) ne cessent de gêner la nouvelle équipe.
Obama n'est pas en cause. Mais le fameux HOPE, cet espoir qui fut le leitmotiv de sa campagne, commence à être revu à la baisse.
3 févr. 2009
Obama, la Chine, l'Asie et le protectionnisme
La relation sino-américaine est un axe majeur de la politique extérieure des Etats-Unis et la conversation téléphonique entre Obama et Hu ce 30 janvier était très attendue. Pourquoi est-elle si importante? Parce que la stabilité mondiale passe par des rapports coopératifs entre les deux pays sur les questions stratégiques et économiques. Dans ce "choc des prospérités" que sont le développement de la Chine et l'adaptation de l'économie américaine, désormais vitaux dans le contexte de crise, la tentation protectionniste resurgit.
Après l'euphorie de l'élection de novembre, la réalité reprend ses droits; Congrès qui vote un Buy America Act - ne faisant toutefois que reprendre une législation existante, datant de 1982; négociations commerciales avec la Corée du Sud dans le contexte d'une crise historique de l'industrie automobile US, avec comme objectif un recul des barrières non tarifaires en Corée obstruant l'entrée des produits américains; et instrumentalisation de l'environnement par réclamation de normes "vertes" comme condition d'entrée sur la territoire.
Les questions stratégiques se mêlent étroitement à ces dossiers économiques. Le net refroidissement des relations entre les Corées suggère de réconforter Séoul quant à la fermeté américaine face au régime du Nord, tout en en jouant pour faire avancer le dossier commercial, mais sans susciter l'ire de l'opinion coréenne, qui avait protesté massivement à la levée de l'embargo sur le boeuf américain par son gouvernement... Plus largement, les tensions sur la péninsule coréenne imposent de cadrer les relations sino-coréo-américaines, ce qui signifie ne pas laisser la Chine dominer le sujet tout en s'attachant son soutien, et ménager les deux autres acteurs. En même temps, le Japon, allié stratégique n°1 en Asie-Pacifique, doit bien sûr être maintenu dans ce statut - même si la réalité veut que la Chine soit de facto l'interlocuteur clé pour la stabilité régionale.
Car les tensions économiques sino-américaines qui déchaînent les passions au Congrès depuis des années, reprennent à la faveur de la crise. Les déclarations du nouveau secrétaire au Trésor, Tim Geithner, en audition au Sénat, sur la "manipulation" du taux de change du yuan, qui expliquerait en partie le déficit commercial US (quoique les mauvaises habitudes de consommation des Américains et le manque d'épargne sont aussi à blâmer), en dit long sur les écueils qui continuent de jalonner les relations bilatérales.
Il n'est donc pas étonnant que les deux présidents US et chinois aient balayé tous ces sujets au cours de leur premier entretien officiel, selon la Maison-Blanche; monnaie, commerce, Corée, nucléaire, climat, terrorisme.
La bonne nouvelle semble être le ton donné et la conscience que les deux rivaux-compétiteurs-partenaires sont sur le même bateau, et que le dialogue doit se poursuivre. Ce sera là sans doute, avec la chute de Lehman Brothers, l'héritage durable de Henry Paulson...