Le discours du 19 mai sur le Moyen-Orient était un peu le discours du Caire II. Prenant la suite de cet appel fondateur de juin 2009 qui prétendait refondre la relation américano-arabe, Obama a reformulé le cadre de la politique américaine dans la région devant les événements qui s’y succèdent depuis janvier. Au vrai, il s’est aussi rattrapé après avoir laissé l’impression, à tort ou à raison, d’hésiter à soutenir la rébellion en Egypte et en Libye, tandis que le statu quo qui a prévalu depuis son discours du Caire, et le camouflet israélien au sujet de la colonisation qu’il avait clairement indiqué comme l’obstacle clé à la paix, ont désillusionné l’opinion arabe quant au rôle des Etats-Unis.
Ce discours et ses suites, y compris l’intervention d’Obama ce dimanche devant l’AIPAC, le lobby israélien à Washington, inspirent trois remarques :
• Les critiques devant sa position durant les événements ne prennent pas suffisamment en compte les obstacles à une rupture radicale de la politique américaine
• Obama montre une cohérence et une résilience audacieuses sur le sujet du Proche-Orient
• Il place la résolution du conflit israélo-palestinien dans le cadre d’une lutte civique plus qu’internationale qui fait écho à sa propre expérience américaine
Le scepticisme domine au Moyen-Orient car aucun tournant n’est venu soutenir le discours du Caire, et parce qu’Obama n’a pas pu surmonter les blocages au sein de la politique washingtonienne. Le soutien construit au fil du temps au profit de l’alliance américano-israélienne est tel que son caractère dit « inconditionnel » semble gravé dans le marbre au même titre que la Constitution des Etats-Unis. De ce point de vue, le scepticisme est donc justifié. Un président ne peut du jour au lendemain rééquilibrer une situation qui résulte d’une telle intimité. En revanche, les critiques qui dénoncent les hésitations de l’administration américaine ont beau jeu. Il était très difficile de prendre des décisions dans l’urgence, de s’aventurer à engager la crédibilité des Etats-Unis en faveur de mouvements incertains, mal identifiés, contre des régimes en place qui auraient pu mâter une rébellion trop faible et n’auraient alors laissé que le choix entre une rupture sans issue ou un conflit armé ouvert, que l’on aurait probablement vite fait de reprocher aux Etats-Unis comme un signe de leur impérialisme.
Obama fait preuve d’une grande cohérence dans son approche des relations avec le monde arabo-musulman. Pris de court par des événements imprévisibles qui laissent peu de marge d’erreur dans la réponse à leur apporter, et qui sont une étape historique vers le Moyen-Orient qu’il a lui-même décrit au Caire, il réaffirme sa compréhension des enjeux de la région. En particulier, se précise l’idée que l’échec socio-économique depuis les indépendances, par des régimes n’offrant guère de perspective mais confisquant la liberté au nom d’impératifs de sécurité, que ce soit ceux de la guerre froide ou du conflit israélo-palestinien, a nourri l’exaspération libérée dans les révoltes de 2011. Au-delà des relations interétatiques, c’est donc la force de l’émancipation que doit prendre en compte le président américain dans la restauration du leadership des Etats-Unis. Celle-ci fait pleinement écho aux valeurs universelles qu’entend incarner la démocratie américaine, mais elle n’a pas été le résultat d’actions des Etats-Unis. Elle s’est mise en marche sans regarder vers une Amérique dont l’exemple reste amoindri depuis l’invasion de l’Irak, et devant l’absence de changement majeur suite au discours du Caire. Il n’en reste pas moins qu’Obama creuse un sillon. Il conforte sa vision de la région et des relations avec les Etats-Unis, distinguant les Etats et les peuples et affirmant, pour l’essentiel, que la politique et les intérêts expliquent un divorce contre nature entre des Etats-Unis nés d’une rébellion contre un empire, et des peuples aspirant à une semblable émancipation. Cette connivence inaboutie, confisquée par la politique contemporaine, est probablement la raison pour laquelle, malgré la désillusion qui domine dans la région quant à la « magie Obama », une lueur d’espoir que les Etats-Unis rompent enfin avec leur politique passée de soutien aux régimes autoritaires et d’alliance « inconditionnelle » avec Israël, résiste sûrement au fond des esprits et des cœurs.
D’autant qu’Obama aborde le sujet israélo-palestinien d’une façon aussi nouvelle que subtile et en même temps subversive, en l’associant assez clairement à une lutte pour la « dignité humaine » comme le fut le combat pour les droits civiques des Noirs américains. Ce combat est aussi celui des Arabes qui renversent les régimes oppresseurs, et Obama le métis ne saurait mieux s’y identifier. Cette dimension passe souvent inaperçue, elle est pourtant la marque d’Obama, celle qu’il laissera dans l’histoire de la présidence américaine et du conflit du Proche-Orient., et elle réapparait dans le discours du 19 mai : « Je ne serais pas devant vous aujourd’hui si les générations passées n’avaient pas démontré la force morale de la non-violence pour renforcer notre union – organisant, marchant and manifestant pacifiquement… »
Enfin, le discours du 19 mai a reconnu une force en action dans le monde actuel, l’auto-détermination des peuples, qui est cœur de mon nouvel ouvrage, Le monde d’Obama. Ce que j’appelle l’émancipation, et que je décris comme le fait marquant du monde où Obama préside aux destinées de la première puissance du monde, Obama lui-même y fait référence dans son discours en parlant d’auto-détermination. Les deux termes se valent, ils désignent un phénomène avec lequel Obama est instinctivement en intelligence, celui où les peuples s’affirment dans l’histoire après l’âge des Etats et des idéologies. C’est du Moyen-Orient que le signal est parti en janvier 2011, mais il était décelable auparavant. Le monde d’Obama explique notamment pourquoi la Chine et son parti unique n’y échappent pas.
23 mai 2011
Le sillon d'Obama
2 mai 2011
Ben Laden : « Justice est faite »
Dans son adresse surprise hier soir à minuit, moment historique qui ne clôt pas mais sanctionne la longue lutte contre le terrorisme entamée au lendemain des attaques du 11 septembre 2011, et tandis que se formait une foule à l’extérieur de la Maison-Blanche (tout près se trouve l’université George Washington), le président américain annonçait la mort d’Oussama ben Laden au Pakistan après une attaques des forces américaines ordonnée par lui le jour même.
« Justice est faite » déclara le président, après avoir rappelé les origines de la lutte contre le terrorisme et, plus précisément, contre le réseau al-Qaïda. Le président rappela que celle-ci n’était pas une lutte contre l’islam, ainsi qu’il l’avait très clairement exprimé à son arrivée au pouvoir. Comme l’avait aussi précisé, peu après le 11/9, rappela Obama, son prédécesseur George W. Bush... Ben Laden n’est pas un chef musulman mais un meurtrier de masse de musulmans, précisa-t-il encore.
Obama a aussi voulu rappeler le sentiment d’unité qui s’était exprimé après le 11/9, suggérant que ce sentiment reprenne vigueur tandis que l’Amérique vient de venger ses morts, et d’oxyder l’architecte en chef d’attaques qui marqueront pour longtemps sa mémoire.
Fidèle à son approche du leadership américain, dans son discours il a mentionné que les Etats-Unis défendaient leurs valeurs à l’étranger non en raison de leur puissance mais à cause de ce qu’ils sont, en d’autres termes de l’idée américaine.
Dans l’esprit de la campagne de 2008, de sa présidence et de son exercice du magistère présidentiel, Obama s’est ainsi placé dans la continuité, mentionnant G. W. Bush dans son intervention, et l’unité nationale, dont certains signes ne manqueront pas de se manifester dans les heures qui viennent. Cette unité qu’il tentera de faire revivre en 2012 et que la nouvelle du jour l’aidera sans doute à conforter.
Si les emplois rebondissent, après cet épisode majeur et symbolique de la lutte antiterroriste depuis dix ans, l’Amérique d’Obama résorbera ses blessures et tournera une page de son histoire.
17 avr. 2011
I still believe
Le slogan de la prochaine campagne présidentielle américaine pourrait bien être « I still believe. » Le président Obama a prononcé un important discours la semaine dernière sur le déficit et la politique budgétaire, qui a donné l’orientation fondamentale de la bataille pour 2012. Il veut croire encore en un consensus responsable qui seul permettra de surmonter les défis économiques des Etats-Unis.
En 2012 dominera le thème central qui a vu Obama surgir sur la scène politique américaine, celui de l’unité nationale et de la responsabilité. Celui aussi de la synthèse qui est la marque de l’esprit d’Obama, comme de son expérience personnelle comme Américain. Cette synthèse concilie le libre marché qui anime l’Amérique depuis les origines, et des institutions publiques qui assurent la cohésion nationale et incarnent l’idée américaine.
Dans un climat politique qui continue, après George W. Bush, d’être polarisé et acide, Obama veut encore croire que son message d’espoir, confisqué par la crise, peut à nouveau tirer les Américains de toutes obédiences vers le haut, vers un projet commun. Et restaurer leur confiance dans l’Amérique.
En même temps, Obama avertit que cela passe par une sobre évaluation des capacités américaines : les Etats-Unis ne doivent plus vivre au-dessus de leurs moyens, ils doivent réduire leur endettement et changer certaines de leurs habitudes, et notamment épargner davantage. Le président n’est pas allé jusqu’à proposer ce que chacun sait qu’elle serait un mesure économique de bon sens, la hausse des taxes sur l’essence, anathème au pays du gallon de gazoline. Mais il a repris son bâton de prêcheur, appelant à réinventer le contrat social américain, un équilibre consensuel sur le rôle de l’Etat et celui du marché que la crise impose de rétablir. Le malaise de la classe moyenne américaine qui se fait sentir depuis quinze ans peut être guéri à cette condition. Des sacrifices de court terme sont nécessaires pour rétablir les équilibres de long terme et ne pas compromettre la compétitivité américaine.
Tous ces thèmes furent au cœur de la campagne de 2008. Ils seront les clés de la campagne en 2012, où Obama tentera de faire revivre l’espoir du « Yes we can » par ce message : « I still believe », « Je crois encore » [en l’Amérique].
9 avr. 2010
Yuan c. dollar ou le nouveau duopole global
La bataille yuan-dollar agite le Congrès depuis près de 15 ans. Elle a pris ce printemps un tour nouveau: le report des conclusions du Trésor américain sur la qualification de la valeur fixe yuan-dollar de "manipulation" à des fins de concurrence commerciale déloyale, et une visite-éclair du secrétaire Geithner au vice-Premier ministre chinois Wang en charge des questions monétaires. Il est attendu que le yuan pourra fluctuer dans une bande élargie de parité entre les deux monnaies. L'importance des relations économiques sino-américaines pour la stabilité mondiale s'affirme toujours davantage, et une parfaite continuité s'impose sur ce dossier de Bush à Obama.
La conclusion générale que l'on peut en tirer, et qui ne devrait pas surprendre, c'est qu'un duopole succède à celui de la Guerre froide entre l'Amérique et l'URSS. Ce duopole sino-américain que l'on avait vu se dessiner au G20 de Londres en avril 2009 s'installe dans le paysage. Economique plus que politique ou idéologique comme l'était celui des superpuissances américaine et soviétique, dont le nouvel accord START de réduction des arsenaux nucléaires vient de rappeler qu'il appartenait essentiellement à l'histoire, ce duopole nouveau peut être appelé G2.
L'autre observation que suggère la gestion délicate des questions monétaires entre Chine et USA est l'influence de l'intégration chinoise aux mécanismes de l'économie mondiale. Jusqu'à quand le régime chinois pourra-t-il contrôler la valeur de sa monnaie en imposant un taux de change fixe qui exige des interventions régulières sur le marché pour maintenir la parité? La réforme financière intérieure et l'évolution vers un taux du yuan flottant nous renseignera sur les débats internes au régime et la démocratisation économique de la Chine populaire. L'intervention de l'Etat pour encadrer la transformation économique et contenir notamment les risques inflationnistes est un accompagnement dans une transition du socialisme au capitalisme. Cet accompagnement doit logiquement desserrer son étreinte sur l'économie réelle et le pouvoir laisser les forces du marché agir un peu plus librement. L'intégration en douceur à l'économie-monde impose cette logique.
Le règlement des différends monétaires sino-américains représente une étape dans ce processus. Le G2 en gestation a une face cachée: la transformation du régime politique chinois.
9 janv. 2010
Obama, prisonnier de l'Amérique?
Barack Obama fêtera bientôt un an de présidence.
Parler de déception serait sévère, mais il est indéniable que l'humeur n'est plus à l'irrationnel aux Etats-Unis, et ce depuis longtemps d'ailleurs. Les Américains continuent à douter d'eux-mêmes et de leur modèle. Obama avait saisi cette angoisse dont il a désormais la charge, mais il ne peut pas grand chose pour la vaincre, et les chiffres du chômage résonnent plus dans les têtes que ses discours.
Pas de miracle donc, pas de changement extraordinaire. L'Amérique change quand même bien sûr, l'adoption du plan sur l'assurance santé est une étape très importante. Elle amène cette remarque qui n'est pas un bilan de la première année mais une conclusion des neuf dernières, y compris celle qui vient de s'écouler: les Etats-Unis devraient réduire la voilure de leurs engagements militaires et se concentrer sur leurs forces vives qui resteront le moteur de leur puissance et de leur influence. Nous sommes en guerre a déclaré Obama jeudi dernier à propos du resserrement de la vigilance par l'appareil de renseignement, après la bévue du Nigérian arrêté sur le vol NWA pour Detroit. Qu'est-ce que cela veut dire?
Obama doit reconquérir l'électorat et doit muscler son discours sur la sécurité: entendu. Mais au-delà de cette exigence qui pointe le doigt sur les midterms de novembre prochain, on voit bien qu'Obama doit manifester dans le langage et dans les actes une continuité, même s'il sait qu'elle dirige l'Amérique dans la mauvaise voie. Les Américains ne comprendraient pas que le pays se détourne de la lutte contre la terreur établie en axe de leur politique depuis 2001. Obama ne peut se libérer facilement de cette pression. Cela irait contre des exigences immédiates, des intérêts au sein des institutions nationales, et contre une bonne partie de l'opinion à laquelle il est difficile d'expliquer que le déploiement militaire coûte plus que ce qu'il rapporte.
Les choses continuent donc pour l'essentiel plus qu'elles ne changent. Et pourtant les investissements dans le futur sont une priorité plus grande que l'illusoire front yéménite ou le bourbier afghan. En politique extérieure, aujourd'hui comme hier une politique discrète et efficace au Pakistan est la véritable clé de la lutte contre al-Qaïda, ses franchises, ses réseaux.
La rupture serait de placer la formation et l'innovation au coeur d'un nouveau projet américain. Obama est-il à ce point prisonnier de l'Amérique?
8 déc. 2009
France-Amérique
Obama a besoin de ses alliés, dont la France, en Afghanistan, et pour l'instant la réponse est claire; pas de renforts français aux près de 4000 soldats qui sont sur place.
Ce qui est étonnant, c'est qu'un homme qui souhaite pratiquer le dialogue et aborder les autres protagonistes sur a scène internationale d'une façon non arrogante, prenant en compte les spécificités et les complexités du monde, ignore à ce point les Européens. Ceux-ci sont certes encombrants, mais ils sont les vieux alliés de l'Amérique alors que celle-ci doit restaurer un leadership durable.
Le président français a fait de son mieux pour briser cette tendance française anti-américaine, qui contredit au demeurant une sympathie ancienne et une fascination pour l'Amérique. Son séjour estival américain peu après son élection et sa visite à Kennbunkport, résidence familiale du clan Bush, ont manifesté avec force le désir de rupture sur ce plan.
Pour toute sa compréhension de la profondeur historique des rapports entre les nations, le successeur de W semble avoir négligé que son homologue français attendait un légitime retour des Etats-Unis. A force de négliger les Européens, Obama finira par s'en faire non des ennemis, mais des partenaires de mauvaise volonté alors qu'il a besoin de beaucoup de bonne volonté autour le lui pour réussir.
Tout ceci, notre ami Walter Mead l'explique parfaitement dans son dernier blog de la revue American Interest
2 déc. 2009
Afghanistan : 3 « D » pourraient faire un « E »
Le président américain a annoncé l’envoi de renforts en Afghanistan. L’objectif ultime se résume en 3 D : déroute, démantèlement, défaite d’al-Qaida. Le régime taliban renversé en 2001 abritait l’organisation terroriste et c’est pour cela que l’action se focalise sur ce pays et non en Irak.
Il s’agit de créer les conditions qui interdiront le retour des talibans au pouvoir à Kaboul, et ce avec le soutien de forces nationales afghanes que les Alliés doivent former, pour s’assurer que la lutte contre al-Qaida sera efficace. Chose déjà curieuse puisque les groupements terroristes sont épars, transnationaux, avec une capacité à réapparaître après qu’un coup dur leur ait été porté. Le concours des institutions nationales et au-delà (l’Arabie saoudite ?) est donc indispensable pour espérer en venir à bout durablement. Cela ajoute à la haute probabilité d’un échec en Afghanistan.
Obama risque en effet en partie sa présidence sur ce dossier afghan, car malgré les renforts un échec ou un prolongement affecterait tout autre succès qu’il pourrait connaître ailleurs en politique étrangère. Le retrait des troupes en 2011 est en outre officiellement contingent des conditions sur le terrain, imprévisibles ce jour. Ainsi, une extension de la présence militaire américaine dans le pays est possible. La date de 2011, on le voit, n’est pas si certaine.
Mais il y a plus difficile encore que l’Afghanistan. Les 3 « D » pourraient en effet produire un gros « E » comme échec retentissant, car dans la stratégie déjà très ambitieuse qui consiste à faire d’un pays de malheur une région à peu près convenable institutionnellement (sans parler de ce Pachtounistan qui traverse les frontières politiques du Pakistan et de l’Afghanistan, comme le Kurdistan travers celle de l’Irak et de la Turquie), se trouve l’objectif déclaré de contribuer à la stabilité de long terme au Pakistan voisin, suite logique d’une lutte antiterroriste cohérente.
Cela signifie aider les militaires pakistanais à écraser les talibans afghans et pakistanais et al-Qaida, ce qui touche aux luttes internes au système pakistanais. Cela signifie aussi assurer la stabilité de l’Etat, ce qui est au cœur de ce même système. Or, selon le mot de Sashi Tharoor, député indien, auteur, et ancien secrétaire général adjoint de l’ONU, en Inde l’Etat a une armée tandis qu’au Pakistan l’armée a un Etat. En d’autres termes, les divisions internes au Pakistan, entre civils et militaires et au sein de l’armée elle-même, et les disparités économiques qui fragilisent la société civile, ainsi que l’usage de l’irrédentisme au Cachemire dans les relations avec l’Inde, rendent la tâche immensément périlleuse.
Depuis des décennies les Etats-Unis financent l’armée pakistanaise sans avoir de prise réelle sur un régime à l’instabilité chronique, qui alterne régime d’exception et gouvernement civil appuyé sur une majorité fragmentée. Les renforts n’aideront guère à assainir la vie nationale pakistanaise, ni à y convaincre l’armée d’intensifier la lutte contre les groupements au Pachtounistan afghan ou pakistanais.
En Afghanistan les Allies restent otages du « conundrum » pakistanais : voie sans issue. Il faut espérer que la réforme de l’assurance santé offrira quelque capital politique au président américain car il en aura probablement besoin dans quelques mois.
24 nov. 2009
Obama en Asie: déception
Le président américain n’a pas assisté aux commémorations de la chute du mur de Berlin. Il a passé près de dix jours en Asie. Le contraste s’explique : agenda intérieur chargé qui impose des priorités, tuerie à Fort Wood, Texas, avant son départ, préoccupation de l’avenir qui se joue non plus dans une Europe pacifiée mais en Asie, et où il est important de rencontrer à la fois le Japon, la Chine et la Corée du Sud, ce qui allonge nécessairement la durée du séjour.
Obama a cependant manqué son passage. Il n’y a pas eu de discours fondateur sur le rôle des Etats-Unis en Asie, de déclaration éclatante sur l’importance de l’alliance nippo-américaine – approche qui aurait galvanisé les prétentions légitimes du nouveau pouvoir de favoriser une autonomisation du Japon face aux Etats-Unis et signalé la bonne entente durable entre les deux pays – ou sur la réunification coréenne, même si l’alliance avec Séoul est ressortie solide de la rencontre Lee-Obama.
De même, la visite en Chine n’a pas produit d’avancée sur une entente sino-américaine en matière monétaire ou posé les bases d’une vision globale commune qui aurait projeté une relation bilatérale désormais au centre de la politique mondiale, à la manière des efforts conceptuels entrepris par Obama depuis son entrée en fonction. Peut-être est-il trop tôt encore, mais on ne peut s’empêcher de penser que le déroulé fut classique, dépourvu d’imagination.
Peut-être la visite d’Etat de l’Indien Singh cette semaine à Washington permettra-t-elle de compenser ? Les Etats-Unis ont raté leur partenariat avec l’Inde à l’heure de l’indépendance, et cet échec a été figé dans les équilibres de la guerre froide. Le contexte international appelle à affirmer l’ère nouvelle des relations américano-indiennes que l’administration Bush a commencé de bâtir avec l’accord nucléaire de 2005. A voir.
L’implication des Etats-Unis dans les équilibres changeants et les institutions de l’Asie aurait en tout cas gagné à une stratégie et un projet novateurs lors de la visite en Asie Pacifique. Du coup, n’aurait-il pas mieux valu faire un saut à
Berlin ?
10 nov. 2009
L'Amérique, puissance asiatique
Alors que l'Europe célèbre les 20 ans de la chute du mur de Berlin, où le candidat Obama avait prononcé un discours reaganien qui avait plu à l'Allemagne et au reste de l'Europe, le président Obama a choisi de ne pas assister aux cérémonies où il était représenté par son secrétaire d'Etat.
Cette absence ne doit pas être mal interprétée, elle illustre la pacification d'une Europe qui ne présente plus de front stratégique important. Elle confirme aussi qu'Obama, par sa culture personnelle, est le président américain le moins sensible aux affaires européennes.
Cette semaine, Obama a en effet l'esprit ailleurs. Inutile de célébrer un événement vieux de 20 ans, lorsque lui-même était encore étudiant ou presque, et qui ne fut probablement pas un moment marquant de sa vie comme ce put l'être pour un Européen du même âge. Obama s'apprête à effectuer sa première tournée officielle en Asie du Nord-Est, là où le destin de la puissance américaine se jouera dans les années à venir.
Ce n'est pas à Berlin, c'est à Tokyo que doit être Obama, pour rassurer sur la solidité de l'alliance nippo-américaine alors qu'un séisme politique vient de s'y produire avec la débâcle du parti conservateur au pouvoir depuis la défaite de l'empire. Puis à Pékin, avec lequel la relation bilatérale est devenue la plus importante pour Washington. Enfin à Séoul, chez un autre allié clé pour la stabilité en Asie-Pacifique.
En chemin, Obama doit s'arrêter à Shangaï pour rencontrer la jeunesse chinoise. Un brin de spontanéité est attendu, à la manière de ce que l'on vit à Berlin où la chancelière marcha par les ponts et les artères... C'est à Shangaï qu'Obama doit se gagner les coeurs et non plus dans Europe pacifique et prospère. C'est là, c'est à Pékin et à Tokyo, qu'il doit affirmer que l'Amérique est bien une nation du Pacifique, une puissance asiatique.
27 oct. 2009
Michikobama
L'impératrice Michiko, s'exprimant publiquement pour ses 75 ans, chose inhabituelle, s'est avancée à soutenir le désarmement nucléaire prôné par le président américain, soulignant que le Japon ayant souffert de cette arme était bien placé pour défendre une cause qui a contribué au choix de Barack Obama pour le prix Nobel.
Cette hommage au président américain est aussi inattendu qu'exceptionnel. Non seulement il s'agit de l'impératrice et non de l'empereur, qui n'a pas lui-même l'habitude de s'exprimer autrement que sur la base de textes préparés par l'administration, mais la déclaration intervient en plein réajustement nippo-américain.
L'alliance avec le Japon est essentielle pour les Etats-Unis et pour la stabilité en Asie-Pacifique. Suite au séisme politique que fut la défaite annoncée du parti libéral démocrate (PLD) au pouvoir depuis l'occupation américaine, en faveur d'un parti de gauche (dont les dirigeants sont toutefois issus du PLD), la réévaluation de l'alliance est au coeur des relations bilatérales. Il n'est pas à craindre qu'elle soit remise en cause, mais un nouveau départ, après les changements intervenus à Washington et à Tokyo, est en train d'être défini. Le parti démocrate japonais semble par exemple déterminé à rompre avec le passé qui hante les relations sino-japonaises et nippo-coréennes, et reconnaître les erreurs du Japon expansionniste des années 1930-40.
Le président américain doit se rendre au Japon en visite d'Etat en 2010. Impossible de savoir si Hiroshima ou Nagasaki sera au programme. Ronald Reagan avait visité le sanctuaire de Yasukuni, où sont enterrés des criminels de guerre, où Hatoyama a juré de ne jamais se rendre, en compagnie du Premier ministre d'alors, Yasuhiro Nakasone. Si Obama et Hatoyama devaient visiter un site dévasté par le feu nucléaire engagé par l'Amérique, le symbole serait considérable, au plan mondial comme pour les relations bilatérales. Homme de caractère, Nakasone considère paraît-il qu'Hatoyama a le charisme d'un édredon, pourtant Obama pourra trouver un appui autrement plus
fort en la personne de l'impératrice Michiko, après cet hommage et ce soutien exceptionnels du Trône du Chrysanthème.
22 oct. 2009
Sur l'Afghanistan, Obama a raison
Tant de critiques sur l'indécision du président américain, et pourtant il est salutaire de voir le commandant en chef se poser deux fois la question de la pertinence d'un effort militaire colossal dans un pays si difficile.
Une stratégie de moindre ampleur semble préférable que l'envoi de 40 ou 60.000 troupes supplémentaires, alors que l'argent manque et que la présence des Américains ne leur gagnera probablement pas "les esprits et les coeurs" des Pashtounes, mais compliquera au contraire leur objectif de réduction ou d'endiguement des talibans.
Renforcer les opérations militaires extérieures se heurterait aussi à la priorité donnée par le président aux questions intérieures. Il y a là une cohérence; il faut assainir et renforcer le système américain pour que perdure l'influence mondiale des Etats-Unis; un échec en Afghanistan serait désastreux pour son rôle dans le monde, comme pour a présidence Obama. Quant au Congrès, il fait comme souvent preuve d'incohérence - langage dur face aux ennemis de l'Amérique, mais priorité aux besoins des circonscriptions et donc frayeur devant un déficit abyssal qui réduit les marges de manoeuvre.
L'article ci-dessous de Nicholas Kristoff, excellent éditorialiste du NYT, fournit une analyse à la fois simple et judicieuse sur pourquoi il faut éviter le piège afghan, et pourquoi Obama a raison de douter.
http://www.nytimes.com/2009/10/22/opinion/22kristof.html?_r=1&ref=todayspaper
October 22, 2009
Op-Ed Columnist
More Troops Are a Bad Bet
By NICHOLAS D. KRISTOF
The United States was born of our ancestors’ nationalistic resentment of a foreign power whose troops we saw as occupiers, not protectors. The British never fathomed our basic grievance — this was our land, not theirs! — so the more they cracked down, the more they empowered the American insurgency.
Given that history, you’d think we might be more sensitive to nationalism abroad. Yet the most systematic foreign-policy mistake we Americans have made in the post-World War II period has been to underestimate its potency, from Vietnam to Latin America.
We have been similarly oblivious to the strength of nationalism in Afghanistan and Pakistan, particularly among the 40 million Pashtuns who live on both sides of the border there. That’s one reason the additional 21,000 troops that President Obama ordered to Afghanistan earlier this year haven’t helped achieve stability, and it’s difficult to see why 40,000 more would help either.
American policy makers were completely blindsided in recent weeks by outrage in Pakistan at the terms of our latest aid package — and if we can’t even hand out billions of dollars without triggering nationalistic resentment, don’t expect a benign reaction to tens of thousands of additional American troops.
We have been fighting in Afghanistan for twice as long as we fought in World War II, with a current price tag estimated to be more than $60 billion a year. Standard counterinsurgency ratios of troops to civilians suggest we would need 650,000 troops (including Afghans) to pacify the country. So will adding 40,000 more to the 68,000 already there make a difference to justify the additional annual cost of $10 billion to $40 billion, especially since they may aggravate the perception of Americans as occupiers?
I’ve been fascinated by Pashtuns ever since I first sneaked around the tribal areas as a university student, hiding in the luggage on tops of buses. My interviews in recent years with Pashtuns in both Afghanistan and Pakistan leave me thinking that we profoundly misunderstand the nature of the insurgency.
Some Taliban are fundamentalist ideologues who will fight us to the death. But others become fighters because they are paid to do so, because a tribal elder suggests it, because it gives them an excuse for traditional banditry, because American troops killed a cousin, or because they resent infidel forces in their land.
When Pakistani troops enter Pashtun areas, the result has sometimes been a backlash that helps extremists. If Pashtuns react that way to Punjabis, why do we think they will react better to Texans?
Indeed, modern Pashtun history is, in part, one of backlashes against overambitious modernization efforts that lacked local “buy-in.”
The American military has become far more sensitive to Afghan sensibilities in the last few years, and there are some first-rate commanders on the ground who cooperate well with local Pashtun leaders. That creates genuine stability. But all commanders cannot be above average, and a heavier military footprint almost inevitably leads to more casualties, irritation and recruitment for the Taliban.
One of the main arguments for dispatching more troops is the terrorist threat from Al Qaeda. But Steven Simon, a National Security Council official in the Clinton years who is now a terrorism expert at the Council on Foreign Relations, notes that there may be more Al Qaeda fighters in Pakistan, Yemen and perhaps Somalia than in Afghanistan.
“I’m skeptical that the war in Afghanistan is going to solve the Al Qaeda problem,” he said.
That’s not to say we should pull out, and it’s a false choice to suggest that we should either abandon Afghanistan or double down. A pullout would be a disastrous signal of American weakness and would destabilize Pakistan.
My suggestion is that we scale back our aims, for Afghanistan is not going to be a shining democracy any time soon. We should keep our existing troops to protect the cities (but not the countryside), while ramping up the training of the Afghan Army — and helping it absorb more Pashtuns to increase its legitimacy in the south. We should negotiate to peel off some Taliban commanders and draw them over to our side, while following the old Afghan tradition of “leasing” those tribal leaders whose loyalties are for rent. More aid projects, with local tribal protection, would help, as would job creation by cutting tariffs on Pakistani and Afghan exports.
Remember also that the minimum plausible cost of 40,000 troops — $10 billion — could pay for two million disadvantaged American children to go to a solid preschool. The high estimate of $40 billion would, over 10 years, pay for almost half of health care reform. Are we really better off spending that money so that more young Americans could end up spilling their blood in Afghanistan without necessarily accomplishing much more than inflaming Pashtun nationalism?
10 oct. 2009
Obama Prix Nobel
Pour n’avoir pas partagé l’obamania de 2007-2008 et considéré que sans la crise et l’erreur du choix de Sarah Palin le républicain McCain aurait succédé à G. W. Bush en novembre dernier, il est difficile de ne pas se trouver à nouveau à contre-courant s’agissant de la nouvelle stupéfiante venue d’Oslo.
Les commentaires sur la « faiblesse » d’Obama semblent bien hâtifs car le style de l’exercice du pouvoir, en une période aussi intense et complexe (crise américaine, nécessité de refonte du système social, guerres à l’étranger, etc.), doit s’ajuster aux circonstances. Obama le conciliateur ne paraît pas toujours efficace, mais c’est peut-être qu’il doit encore trouver le bon mode de gouvernement. Il y a une contradiction à se plaindre d’avoir un cérébral qui analyse trop les choses après avoir eu un « décideur » qui a pris les décisions dramatiques que l’on sait. Si Obama a des doutes sur l’Afghanistan, n’est-ce pas salutaire, puisque tout le monde ou presque s’accorde quand même à penser que la guerre afghane est ingagnable, et qu’une intervention armée en Afghanistan n’est pas non plus la meilleure façon de prévenir un basculement possible du Pakistan vers un régime radical ?
La décision du comité Nobel est à première vue contestable puisque le président américain n’a encore aucun accomplissement tangible à son actif. Elle est donc audacieuse, cherchant à saluer et encourager l’effort intellectuel démontré par Obama et qui était attendu depuis la fin de la guerre froide – et qui fait écho à ses réflexions sur lui-même et sur l’idée américaine. Ce président-ci arrive aux commandes sans un long passé politique, sans être passé par les compromis inhérents à l’ambition publique, et avec une épaisseur intellectuelle rare, familier de la complexité des choses, et notamment de l’histoire et des relations entre les cultures. C’est ce tournant que le Nobel encourage, après les discours du Caire, d’Ankara, de Berlin, les positions sur les colonies juives en Palestine et le redémarrage de la relation russe.
Il est bon parfois d’alimenter l’idéal, de cultiver l’élévation que produit un moment de l’histoire – en l’occurrence, la présence à la tête des Etats-Unis d’un homme du profil d’Obama. La politique a besoin de réalisme, elle a aussi besoin de passion. L’intelligence et la tempérance qui marquent le magistère d’Obama ne sont certes pas la garantie du succès. Peut-être cette présidence sera-t-elle un désastre, ce n’est pas exclu. L’abolition du nucléaire est un idéal, caressé en son temps par Reagan et évoqué par McCain, qui n’est pas pour demain. De même le soutien inconditionnel à l’allié israélien continuera d’interférer avec tout progrès significatif dans la région. Le Prix Nobel de la Paix, dont on pouvait contester la pertinence, ne valide pas ici un acte de diplomatie (sa mission traditionnelle) mais anticipe audacieusement sur les événements en récompensant une vision encore à inscrire dans la réalité. Qu’a-t-on donc à y perdre ? Cela nous élève au-dessus du tumulte de la politique mondiale - et de la politique américaine (les républicains seraient inspirés de saluer, même du bout des lèvres, la récompense attribuée au chef de l’Etat, au nom de la civilité institutionnelle).
Un petit motif de satisfaction, l’ombre portée de Theodore Roosevelt sur la politique américaine contemporaine, dont il est beaucoup question dans « Après
Bush ». Obama est le troisième président en exercice à recevoir le Nobel. Le premier fut en effet le républicain Theodore Roosevelt pour sa médiation entre Japon et Russie en 1905, père d’une approche de retenue et de dialogue dans l’exercice de la puissance américaine alors naissante, et inventeur du progressisme politique aux Etats-Unis. L’autre fut Wilson, concepteur de la société des nations que les républicains, dont les exigences seront ignorées par Wilson, refuseront de ratifier. Notons que Franklin Roosevelt, l’icône démocrate, donnera aux idées de Roosevelt et Wilson tout leur ampleur avec l’ONU et le New Deal. Parce qu’il est l’héritier politique de Franklin Roosevelt, Obama est aussi celui de Theodore et de Wilson. Son attachement à un exercice ouvert du pouvoir, soucieux de consulter et d’écouter, de favoriser le « bipartisanisme », se retrouve autant récompensé par le Prix que sa défense de la coopération internationale et de la retenue dans l’usage de la force.
En récompensant Obama avant l’heure pour ainsi dire, le Nobel jette certes la lumière sur sa vulnérabilité, tant les défis sont sérieux et les critiques de plus Oen plus acerbes. Mais il montre aussi, dans un élan impétueux qui veut ignorer les réalités, le chemin à suivre à un moment crucial pour la paix et la prospérité mondiales
18 sept. 2009
Obama à l’offensive?
Il y a quelques jours le président américain a prononcé devant le Congrès un discours très attendu sur la réforme de l’assurance santé en discussion depuis des mois. L’été fut meurtrier puisque les parlementaires de retour dans leurs circonscriptions ont dû expliquer les intentions de l’Exécutif et que les républicains les plus inflexibles ont multiplié les accusations de socialisme. L’hystérie ne s’est pas totalement dissipée, témoin que les espoirs de bipartisanisme ne sont pas près d’être réalisés.
Le bilan du discours d’Obama est positif : le verbe a repris sa place et le discours fut assez précis, même s’il n’est pas certain de gagner une majorité et de remporter l’adhésion de plus d’une petite poignée de républicains. Là-dessus, le cri de « menteur » poussé un peu fort par un représentant républicain durant l’adresse présidentielle, chose unique et très inconvenante, ne suffira pas créer par les républicaines un sentiment de culpabilité lavé par le vote du plan présidentiel… Bref, la bataille parlementaire n’est pas finie et l’entremise d’une des chefs démocrates au Sénat (Max Baucus) pour une négociation bipartisane ne semble pas encore porter de fruits.
Ce qui est surtout remarquable dans cette intervention, c’est que le président a su à nouveau offrir une vision de l’Amérique et se montrer insensible à l’idéologie. Le discours fut américain avant d’être démocrate. Perçait la réflexion si caractéristique d’Obama sur le devenir de l’Amérique et sur le besoin d’une synthèse qui dépasse les clivages traditionnels. La référence à Theodore Roosevelt, président républicain puis fondateur du progressisme politique aux Etats-Unis en 1912, initiateur de politiques attentives à la condition humaine et au rôle de l’Etat pour juguler les forces du marché, fut à ce titre marquante. Rappelons que « TR » comme l’appellent les Américains, est le héros de John McCain, auquel Obama s’est d’ailleurs référé en soutenant sa proposition de campagne d’assurer une couverture immédiate minimale pour ceux sans couverture afin qu’ils ne soient pas ruiné s’ils tombent malades. Le président a parlé d’échec collectif, il a parlé de libre choix pour rassurer les Américains qui craignent par-dessus tout une intrusion de l’Etat dans leur liberté d’action (ne plus pouvoir choisir librement leur médecin traitant par exemple).
Tout en défendant une réforme destinée à assurer à tous une couverture santé, Obama a évoqué l’esprit américain, montrant une compréhension des réflexes qu’il ne partage pas nécessairement mais qu’il accepte comme faisant partie de la culture du pays. En cela il n’est pas un idéologue, sachant composer avec les réalités persistantes, les héritages historiques et les permanences de la société.
En parlant du « caractère de notre pays », Obama a rendu hommage à l’individualisme, à la défense de la liberté et reconnu le scepticisme salutaire quant à l’action de l’Etat (« One of the unique and wonderful things about A has always been our self reliance, our rogue individualism, our fierce defense of freedom, and our healthy skepticism of government »), ajoutant : « Définir la taille et le rôle appropriés de la sphère d’Etat a toujours été la source de débats rigoureux et parfois tendus. C’est notre histoire. »
Ce discours lucide, rassembleur et, je persiste, reaganien, confirme la dimension propre du personnage – mais ces qualités, paradoxalement, ne garantissent que la présidence Obama sera ue réussite.
La situation internationale que doit affronter la politique étrangère de l’administration a en effet de quoi laisser sceptique. Le bourbier afghan pourrait être la tombe de cette présidence si prometteuse. L’héritage ici est lourd à porter. L’abandon cette semaine du plan de défense antimissile, qui voit une bonne partie de l’opinion républicaine dénoncer un acte de faiblesse, est le premier grand acte d’une politique extérieure largement cantonnée jusqu’ici aux paroles.
Ne pas continuer une politique de confrontation avec la Russie qui, quels que soient les torts d’un régime qui ne se réforme pas, cultive une atmosphère de guerre froide – que les experts nomment fréquemment « paix froide » - est un acte salutaire. Bien sûr il y a donnant-donnant, et le soutien russe face à l’Iran ou avant le renouvellement d’accords stratégiques venant à échéance en décembre 2009, font partie des attentes américaines. Mais Obama rompt ici avec la politique inspirée par « W » et plus encore par Dick Cheney, qui fut clairement négative à l’égard de la Russie.
Il y a cependant peu à attendre quant aux effets d’entraînement que l’assouplissement américain pourrait avoir au plan intérieur en Russie, où le souvenir de la décennie 1990 et des réformes drastiques inspire au régime de privilégier la « souveraineté » à la modernisation.
29 août 2009
Kennedy s’en va, l’Amérique reste
Au milieu de la campagne pour la réforme du système de santé - réforme du président plus que du parti démocrate et de la majorité – le héraut de la gauche politique américaine quitte la scène. Il y a dans cette disparition une triste ironie et un paradoxe.
La santé est un sujet clé pour l’amélioration des conditions de vie des Américains les plus modestes, dont Ted Kennedy s’était fait le chantre. Plus de 40 millions d’Américains sont sans couverture et ont recours aux urgences, mode coûteux et médicalement inefficace. L’envers du décor de la prospérité américaine n’est pas beau à voir. Héritier de la nouvelle frontière des administrations démocrates des années 60 et du mythe Kennedy, Ted est devenu l’incarnation d’une gauche préoccupée par la justice sociale. C’est une triste ironie du sort qu’il disparaisse au moment où le premier président noir américain s’attaque, comme les Clinton avant lui, à la réforme de la protection sociale.
Obama a fait naître un espoir considérable non seulement à cause de Bush-Cheney et de la division politique que leur règne aura exacerbée dans la société américaine, mais aussi parce que son discours aura fait sentir une conscience claire de la nécessité de ressouder le lien social aux Etats-Unis, c’est-à-dire d’agir dans un esprit bipartisan d’ouverture d’une part, et de pallier aux énormes insuffisances du système pour les moins nantis. Avec Obama les Américains allaient se retrouver, et le beau discours de concession de McCain allait aussi dans ce sens de l’unité américaine. Il était normal qu’un Kennedy supportât Obama dans cette grande œuvre qui pourrait en effet, si elle aboutissait, être comparée aux avancées du New Deal rooseveltien (création de la Sécurité sociale en 1935) et de la législation Johnson (extension de la loi de 1935 par Medicare et Medicaid, l’aide aux chômeurs et aux personnes âgées).
Et pourtant, pour tout le tralala autour de la mort de Ted Kennedy on constate que celui qui pouvait tout aussi légitimement incarner la gauche caviar (« limousine liberals »), le changement est difficile. Non que les Américains aient perdu leur capacité de réinvention – l’élection d’Obama en est une historique illustration. Mais de même qu’il existe aux Etats-Unis une « culture de l’entitlement » (une culture des versements sociaux) largement ignorée en Europe, il existe aussi, comme en France, une résistance au changement. Le patricien richissime de Boston et Cape Cod, confortable sénateur à vie ainsi que son alter ego John Kerry, passe. Et son héritage aura vite fait de disparaître aussi. Ted Kennedy sera certes devenu un sénateur modèle, travailleur et connaisseur de dossiers. Il se sera ainsi installé comme un pilier du groupe démocrate à la chambre haute - d’aucuns y voient une forme de rédemption après l’accident de Chappaquiddick qui interdît toute ambition présidentielle au troisième frère Kennedy. Mais Ted aura existé par la légende. Successeur de John au Sénat, il aura incarné le mythe Kennedy renforcé après la mort de Robert en 1968.
Le mythe Kennedy qui gonfle le souvenir d’une présidence et d’un personnage qui ne le méritent pas – on oublie facilement que le désastre du Vietnam aura été l’œuvre du glamoureux JFK – aura enflé aussi la stature de Ted, dont l’influence sur la vie politique américaine aura été limitée. Pour être une figure du « libéralisme » américain (la gauche), s’opposant à la nomination par Reagan de Robert Bork à la Cour suprême en des termes politiques durs que la présidente démocrate de la Chambre Nancy Pelosi qualifierait sans doute d'"in-américains", Ted aura fait preuve de l’esprit bipartisan qui sied au Sénat, soutenant avec le républicain franc-tireur McCain un projet de loi « progressiste » sur la régularisation des clandestins défendu par le président Bush, dont il soutiendra aussi le projet No Child Left Behind sur l’éducation. Mais il paraît être davantage l’incarnation d’un mythe assez creux auquel Marc Dugain a à sa façon rendu justice dans « La malédiction d’Edgar ».
Si le départ de Ted doit sonner la fin du mythe dans la vie politique américaine, cela semble être une bonne chose. Une famille ou plutôt une fortune au service d’ambitions dont certains ressorts auront été sincères, Ted le premier malgré le côté grande fortune, mais qui n’aura pas produit de présidents tels que le parti républicain en aura donné à l’Amérique. Le sévère jugement de l’histoire privilégie encore JFK sur son rival complexé Nixon, pourtant c’est ce dernier, détrôné dans l’opprobre et le ridicule, qui fut un grand président.
Le paradoxe enfin est que la disparition de Ted Kennedy, qui ne laisse qu’un mince sillon dans l’eau, fait écho au décalage entre la vie réelle et la fiction, là encore. Ainsi que l’écrivait hier Michael Kinsley dans le Washington Post, les Américains sont en contradiction avec eux-mêmes, exprimant leur colère et fulminant contre la politique et le Congrès, mais soutenant leur élus et réticents aux réformes telles que celles que leur propose Obama, qu’ils ont eux-mêmes porté à la présidence, pour certains dans un délire aussi intense que passager. Car l’excitation retombée, Obama qui passe ses vacances à Martha’s Vineyard, non loin de la maison familiale des Kennedy à Hyannis, imitant sottement les Clinton, n’est plus si providentiel. Même chose pour Ted ; beaucoup de théâtre autour du grand sénateur, mais la réalité est à l’acrimonie politique persistante et au rejet de réformes que les trois Kennedy auraient résolument défendues. De la fiction à la réalité, c’est la permanence des luttes politiques et l’inconstance de l’opinion, creuse comme le « mythe Kennedy », dont la disparition de Ted vient peut-être, enfin, tourner la page.
28 juil. 2009
Chinobama: acte I, scène I
Les priorités américaines du premier rendez-vous stratégique et économique sino-américain sont claires : une Chine qui consomme plus et exporte moins, adopte des mesures environnementales dont l’impact sur sa compétitivité serait appréciable du point de vue américain, et aide les Etats-Unis à contenir tout risque de prolifération, notamment en provenance de Corée du Nord, à l’heure où le régime prétend ouvrir des négociations directes d’égal à égal avec les USA et ne plus considérer les négociations à Six (Russie, Chine, Japon, Corées, USA).
Ces objectifs étaient déjà ceux du Dialogue Economique Stratégique (SED)créé par Henry Paulson, le secrétaire au Trésor de George W. Bush, connaisseur de la Chine au temps où il était président de la banque d’affaires Goldman Sachs. La continuité est remarquable entre les deux administrations, tant sur le fond que sur la forme. La plus grande différence tient au partage des responsabilités, le SED version Obama étant rebaptisé Dialogue Economique ET Stratégique – c’est-à-dire que le poids lourd politique qu’est Clinton se voit octroyé un rôle de premier plan dont on a longtemps cru qu’il pourrait aller au vice-président Biden. Témoin de ce redécoupage, la tribune cosignée par les secrétaires d’Etat et au Trésor dans le WSJ du jour, qui ne dit pas grand-chose sur le sujet des rapports avec la Chine.
L’article établit officiellement, s’il en était besoin, le rôle acquis par la Chine sur la scène internationale, que les Etats-Unis élèvent au premier rang : « Simply put, few global problems can be solved by the U.S. or China alone. And few can be solved without the U.S. and China together.” Après la place clé prise par la Chine au premier G20 réuni à Londres au printemps, il est désormais admis que la Chine et les Etats-Unis sont indispensables l’un à l’autre, en particulier pour faire face à la crise et aux autres défis mondiaux. La valeur du dollar, qui préoccupe la Chine comme premier créancier des USA, dépend certes du déficit public US mais aussi de la valeur du yuan et d’une éventuelle baisse de l’excédent commercial chinois qui correspond, de mémoire, à environ un tiers du déficit de la balance commerciale US.
Cela, qui est connu, étant dit, ce sont de difficiles discussions qui doivent s’engager, car le rééquilibrage autour duquel tourne le réglage des rapports sino-américains consiste en des ajustements intérieurs, évoqués plus haut. En Chine, c’est de transformation structurelle majeure dont il s’agit avec le système bancaire et financier au cœur de la modernisation pour une utilisation plus saine et plus « économique » de l’épargne, et moins de subventions déguisées aux exportations.
Le but des sommets comme le SED, préparés des mois à l’avance, est de créer un climat de confiance et de familiarité même entre les dirigeants. Cela est d’autant plus important s’agissant de pays aux cultures éloignées et aux systèmes politiques aux antipodes – soulignons par exemple que les dirigeants chinois ne sont pas soumis aux cycles électoraux que tout politique occidental a en tête lorsqu’il évoque des sujets de contentieux.
La relation chinoise que doit gérer toute administration US s’inscrit dans le temps. Patience et dialogue continueront de marquer cet exercice. La seule nouveauté peut-être du sommet bilatéral est la confirmation quasi formelle de la centralité des rapports sino-américains pour l’avenir de la stabilité mondiale.
Il est à espérer cependant que progresse en coulisse une bonne intelligence sur l’immédiate question nord-coréenne, et que la Chine se convainque de l’inconvénient, y compris pour elle-même, d’une Corée du Nord nucléaire. Car cette réalité ne pourra que durcir les tensions sous-jacentes qui parcourent l’Asie-Pacifique et qui sont une menace sérieuse, quoique bénigne en apparence, à la paix mondiale.
En effet, un raidissement du Japon et de la Corée du Sud pourrait amener une concurrence à l’armement tandis que la Chine modernise son arsenal, notamment naval – suivi de près en cela par le sénateur Webb, ancien secrétaire à la Marine et actuel président de la sous-commission Asie au Sénat. Une conjonction d’événements pourrait être spécialement inquiétante : pour la première fois depuis la guerre, le PLD au pouvoir au Japon devrait perdre les élections et laisser la place à un parti de gauche. Une conduite insatisfaisante des affaires à Tokyo pourrait favoriser une droite nationaliste dans les années à venir qui réagirait à l’armement de la Chine et de la Corée du Nord avec plus de détermination, engageant une spirale de risques que les USA auraient du mal à maîtriser. Ce scénario à gros traits est tout à fait imaginable, et révèle l’importance d’une bonne intelligence sino-américaine.
Ce que le président américain dit avec ses mots: "Let's be honest (…). Some in China think that America will try to contain China's ambitions; some in America think that there is something to fear in a rising China. I take a different view. I believe in a future (…) when our nations are partners out of necessity, but also out of opportunity”.
25 juil. 2009
Le renversement américano-indien
La visite d’Hillary Clinton en Asie la semaine dernière a montré l’importance prise par les relations entre les USA et l’Inde. Cette montée en gamme est un renversement historique.
Les rapports entre les deux pays sont l’histoire d’une occasion manquée. Lorsque l’Inde indépendante glisse vers l’amitié socialiste avec l’URSS, trop contente de s’entendre avec l’Inde et de faire un pied de nez à la Chine, la distance s’installe avec les Etats-Unis et la visite de Dwight Eisenhower en 1959 ne changera rien. Le rapprochement américano-pakistanais dans les années 1980, pour lutter contre l’influence soviétique en Afghanistan, ajoute à l’étrangeté entre les deux démocraties.
L’année 2000 voit le renversement s’opérer, dans un contexte stratégique transformé. Après les sanctions économiques imposées par les Etats-Unis en 1998, suite aux essais nucléaires auxquels a procédé le gouvernement BJP (et auxquels les Pakistanais répondirent en espèce, avec leurs propres essais), Clinton change de main. Visite d’Etat et rapprochement : le tournant de la politique économique de 1991, engagé par l’actuel Premier ministre, et le besoin de repenser les équilibres stratégiques régionaux avec une Chine qui ré-émerge, dictent cette politique.
George W. Bush va plus loin encore avec la signature d’un accord de coopération nucléaire civil en 2005, tenu en otage par les alliés communistes du parti du Congrès revenu au pouvoir, mais soutenu au Congrès par de nombreux sénateurs démocrates parmi lesquels Obama, Biden et Clinton. L’éclatante victoire aux élections du printemps 2009 laisse les mains libres au gouvernement reconduit pour resserrer les liens stratégiques avec les USA.
Cet axe nouveau ne cesse de s’affirmer depuis dix ans et la visite de Clinton sanctionne ce mouvement. Les attentats de Bombay en novembre 2008 ont quelque peu rapproché les deux pays au plan émotionnel face au terrorisme. Les désaccords sont toutefois nombreux, notamment en matière commerciale, dans le cadre de Doha (OMC) ou au plan bilatéral, et s’agissant de règles environnementales que les Indiens rejettent. Mais une ère nouvelle est solidement entamée, et si l’acrimonie ancienne qui fait des Indiens des alliés sceptiques des Etats-Unis persiste, le resserrement qui se poursuit remarquablement de Clinton à Clinton en passant par « W », devrait peu à peu effacer le souvenir des occasions manquées.
Dans les années qui viennent, l’on verra émerger en douceur un dialogue stratégique américano-indien appelé à concurrencer en importance le SED sino-américain (Security and Economic Dialogue) légué par l’administration Bush.
(Sur les relations américano-indiennes, voir les excellents papiers de Jaswant Singh, ancien ministre des Affaires étrangères BJP, et Robert Blackwill, flamboyant ambassadeur US et architecte de l’accord nucléaire de 2005, in Politique Américaine n°5, automne 2006)
14 juil. 2009
Les réalités, toujours les réalités
Barack Obama aura eu un printemps chargé en déplacements - alors que sa priorité est la réforme de la sécurité sociale. La principale leçon que l'on peut en tirer est que les réalités s'imposent, même à un personnage entouré d'une aura qui prolonge son état de grâce.
A Moscou, mis à part un engagement à réduire les armements nucléaires, axe central de la politique russe des Etats-Unis, et l'accord sur le transit militaire américain vers l'Afghanistan, le "reset" ou redémarrage des relations bilatérales, paraît très difficile. Les Russes sont plus méfiants que jamais et attendent des garanties que les USA ne sont pas près de leur donner sur leur zone d'influence. La refonte des relations russo-atlantiques patine. Pas de magie, et donc pas de main dans la main pour contenir le nucléaire en Corée du Nord et en Iran.
A Téhéran, la présentation de la situation par la presse occidentale est très surprenante car non seulement Ahmadinejad semble avoir été réélu confortablement, mais voir en Moussavi un libéral et dépeindre le clivage entre pro-démocrates et théocrates autoritaires semble tout à fait déconnecté des réalités locales. Premier ministre pendant la guerre Iran-Irak, de 1980 à 1988, années traumatiques pour un Iran isolé du monde (tout l'Occident et les Arabes soutenaient sans ambiguïté l'Irak de Saddam Hussein, auprès duquel Donald Rumsfeld fut en 1983 l'envoyé de Ronald Reagan...), Moussavi est un fils de la révolution khonmeiniste. Celle-ci a donné naissance à un régime singulier où mollahs et ayatollahs se disputent pouvoir et argent, et qui isole l'Iran, d'où un mécontentement, notamment au sien de la jeunesse urbaine, mais cela ne veut pas dire que les ressorts de la révolution de 1979 ne soient plus d'actualité. Les motivations des pro-Moussavi semblent ressembler pour partie à ceux des anti-chah des années 1970. En bref, l'Iran n'est pas près de nous ressembler, même si le président et le Guide devaient demain être renversés par la rue (avec quelque soutien extérieur?).
Cela pose problème pour Obama, car les tensions nées des élections avivent l'antagonisme avec le monde extérieur, et particulièrement les USA. Le tohu-bohu autour des élections iraniennes complique l'ouverture américaine, déjà mise à mal par la reconduction d'Ahmadinejad.
Enfin la Chine, et l'obligation de doser sans cesse l'approche américaine pour ne pas compromettre des objectifs stratégiques (gestion des enjeux économiques mondiaux) au profit d'avancées de court terme (sur la concurrence déloyale), ou les sujets politiques (le soutien de la Chine face à Pyongyang) au profit des sujets économiques ("enforcement" ou respect rigoureux des règles commerciales). Les Etats-Unis cherchent toujours la voie entre rivalité et partenariat et cette oscillation semble devoir être la marque des relations sino-américaines pour de longues années.
Avec la Chine plus encore que sur tout autre sujet, Obama fait face aux réalités, toujours aux réalités...
1 juil. 2009
Le Minnesota au secours d'Obama?
Au moment où le président démocrate livre une bataille législative clé sur les deux sujets majeurs de la santé et de l'environnement, les démocrates pourraient donc aujourd'hui atteindre le seuil magique de 60 au Sénat avec l'arrivée d'Al Franken, sénateur-élu du Minnesota.
Célèbre animateur d'un talk show sur Air America Radio, observateur satirique de la politique et des républicains en particulier, Al Franken est l'auteur d'ouvrages tout aussi satiriques, mais qui cachent une réelle connaissance des rouages et des subtilités de la politique américaine. Il est aussi l'anti-Rush Limbaugh, caricaturale incarnation sur les ondes de l'Amérique conservatrice profonde dont Sarah Palin est le porte-drapeau. Franken n'est cependant pas l'alter-ego "libéral" (de gauche) de Limbaugh auquel il a consacré un ouvrage polémique, car il est bien moins militant - même s'il s'est lancé en politique - idéologue et déformateur dans ses propos.
Franken connaît les sujets et pourrait se révéler un excellent sénateur. Mais le plus important est que l'opposition farouche d'une solide majorité de républicains au "cap and trade", le projet de marché de carbone caricaturé en nouvel impôt déguisé mais adopté à une courte majorité à la Chambre ce vendredi 26 juin, pourrait être réduite à néant. Avec Franken, les démocrates atteignent le seuil de 60 sénateurs, qui interdit à l'opposition toute manoeuvre dilatoire et d'obstruction, en particulier le fameux "filibuster".
Obama aura besoin de toutes les ressources nécessaires pour faire adopter le projet au Sénat ainsi que la réforme de la sécurité sociale qui est l'absolue priorité en politique intérieure.
Obama est parfois accusé d'être trop révérencieux vis-à-vis du Congrès, ou trop prudent, prenant soin d'associer les parlementaires à l'adoption d'une assurance santé universelle qui représenterait un changement de grande d'ampleur - si le projet n'est pas dénaturé... au Congrès. La confirmation de l'élection d'Al Franken après des mois de procédure contre son adversaire, le sortant républicain, pourrait faciliter considérablement la tâche de l'Exécutif.
14 juin 2009
Le dilemme nord-coréen
L'administration Obama fait face à un problème qui hante les USA depuis plus de quinze ans, le programme nucléaire nord-coréen et les risques de prolifération qui lui sont associés. Ce problème est nettement pire que celui de l'Iran car la relative irrationalité et l'imprévisibilité du régime de Pyongyang détermine l'intensité du risque.
Depuis un accord de 1994 sur le démantèlement de son programme, la Corée n'a cessé de rompre ses engagements et de revenir aux négociations. En 2006, un premier essai sous-terrain a eu lieu. Le second date du 24 mai 2009. Malgré les ouvertures américaines, il est clair désormais que le régime n'a aucune intention de remettre en cause son programme d'armement nucléaire, et s'il n'est pas certain que la Corée soit déjà une puissance nucléaire, cet état de fait n'est pas loi de nous.
Les USA sont face à un dilemme. Intervenir militairement, au risque de dérégler l'équilibre stratégique en Asie Pacifique et de provoquer des tensions incontrôlables, en premier lieu dans la péninsule coréenne, ou poursuivre une diplomatie qui n'a jusqu'ici pas empêché la continuation des agissements de Pyongyang. Les dispositions de la Russie et de la Chine, protecteur d'une Corée du Nord dont elle craint avant tout un effondrement chaotique, semblent favoriser une action effective au Conseil de sécurité.
Mais l'incertitude grandissante quant à la paix ouvre une période fébrile. A la crise économique s'ajoute la réalité d'un potentiel de conflit croissant. La possible multiplication des puissances nucléaires, Japon en tête, et la décrédibilisation du régime de non prolifération - comment contester le programme iranien si l'on est demain devant le fait accompli d'une Corée du nord nucléarisée ? - rendent la paix fragile. L'administration Obama est devant le défi le plus considérable que les USA aient connu depuis la fin de la guerre froide.
25 mai 2009
Terrorisme et torture: Obama contre Cheney
Impossible d'ignorer des escarmouches autour du terrorisme et de la sécurité nationale devenues un débat de fond dans la politique américaine, opposant le président Obama lui-même à l'ancien vice-président Dick Cheney, président de l'ombre des années "W" [Bush].
Après la déclassification de documents d'Etat sur la torture, Cheney avait réagi frontalement en demandant ouvertement la divulgation des preuves que les interrogatoires musclés avaient permis d'obtenir des informations critiques pour la sécurité des Etats-Unis. Le président s'était ensuite opposé à la publication de photos qui auraient attisé la haine des USA et levé le voile sur des pratiques qui auraient durablement terni l'image du pays. Un grand titre de presse avait résumé l'affaire par une bulle savoureuse où le président tendait un appareil photographique au secrétaire général de la Maison-Blanche, Rahm Emanuel, lui demandant de le rendre à Cheney car il n'avait pas l'intention de rendre publics les négatifs...
Là-dessus, il fut su que les dirigeants démocrates du Sénat avaient été informés en paretie des méthodes de l'administration pour cause de sécurité nationale et la maladresse de la présidente de la Chambre (depuis janvier 2007), Nancy Pelosi, avait retourné le débat à la défaveur de démocrates désormais sommùés de se justifier pour des pratiques dont les Républicains étaient les responsables. En bref, il étaéit temps de clarifier et de clore le débat.
C'est chose faite. Le discours prononcé par Obama aux Archives nationales le 21 mai est fidèle à l'esprit qui a exhalé la campagne du démocrate, celui de l'unité nationale et de la modération. Cette vois moyenne, rationnelle, déplaît dans certains rangs démocrates favorables à une revanche politique et à une dénonciation sans réserve de l'équipe Bush-Cheney. Le maintien des commissions militaires qui ont suscité tant de débats et le sort encore incertain de Guantanamo montrent que la réalité des responsabilités s'imposant, une certaine continuité se découvre, loin des espoirs du changement radical dont Obama aurait été le héraut.
Cheney a répliqué au discours de jeudi dernier en persitant sur les bénéfices de la politique conduite sous son mandat en matière de sécurité nationale, arguant que l'Amérique n'avait pas été frappée une deuxième fois depuis le 11/9.
Pour la première fois, l'ancien vice-président monte ne première ligne alors que "W" reste discret - comme il l'avait été au déclenchement de la crise financière, laissant son secrétaire au Trésor, Hank Paulson, mener le gouvernement. Très discret au pouvoir, Cheney se sent aujourd'hui particulièrement visé - et il l'est en effet, considéré comme le premier défenseur d'une ligne dure face aux terrorisme comme aux proliférateurs comme la Corée du Nord. Relais des thèses néoconservatrices, Cheney joua un rôle clé dans la politique étrangère et de sécurité nationale de l'administration Bush. Sa sortie du silence n'a donc rien de surprenant.
C'est la fidélité à une ligne médiane de la part du président qui frappe plus que tout. Ne pas déballer les affaires en public pour ne pas salir l'image des Etats-Unis et ne pas hypothéquer sa propre tâche davantage qu'elle ne l'est déjà, tel est le souci majeur d'Obama. Nous sommes allés trop loin dit-il en substance, mais il ne servirait à rien de céder à la tentation d'excès inverses plaide-t-il. "Les Américains ne sont pas des absolutistes" a-t-il déclaré. Dans la lutte contre le terrorisme il n'existe pas de voie moyenne" insiste en contrepoint Dick Cheney.
Jusqu'où peut-on suspendre l'application des principes fondateurs de l'Etat de droit dans une situation d'exception? La question ne cessera d'occuper Washington et de mobiliser l'opinion américaine. Il est à craindre que le consensus voulu par Obama ne soit la première victime de ce dilemme et de l'affrontement qui l'oppose à Cheney. Sur cette question essentielle, sûrement l'ancien VP sera-t-il entendu par une bonne part de l'opinion, redonnant quelque force à un parti républicain en lambeaux. La division de l'Amérique sort entretenue de cette opposition frontale entre Obama et Cheney. Pour clore le débat et l'emporter, il reste au premier à assurer la prééminence que lui confère sa fonction, et plus encore la défense éloquente de l'unité nationale face à un responsable dont le gouvernement et le jeu politique fut au contraire de la polariser.